Mineurs isolés étrangers : nos statistiques


L’accompagnement des mineurs isolés étrangers

par l’association Tous Citoyens de 2017 à 2023

 

En droit, tout mineur isolé présent sur le territoire français, sans parent ni tuteur légal, doit bénéficier de la protection de l’enfance jusqu’à sa majorité. Mais la réalité est tout autre et, bien souvent, les jeunes exilés arrivant en France ne parviennent pas à prouver leur minorité. Pire, ils subissent une série d’entraves les empêchant de faire valoir leurs droits.

Notre association aide les primo-arrivants lors de leur demande de protection de l’enfance. Il faut pour cela, dans les Alpes-Maritimes, les accompagner au commissariat Auvare à Nice.

Elle accompagne également, et c’est la part la plus importante de son action, les jeunes dont l’évaluation de minorité par l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), service du Département des Alpes-Maritimes, n’est pas concluante.

Le seul moyen pour prouver leur minorité est de saisir le tribunal pour enfants (TPE) sur la base d’un nouvel élément afin que le juge ordonne leur placement. Nous travaillons pour cela avec les avocats du Syndicat des Avocats de France qui défendent ces jeunes et sans qui rien ne serait possible.

Mais ces procédures sont longues et complexes : comprendre le parcours des jeunes, souvent avec l’aide de traducteurs, obtenir des documents originaux au pays, leur légalisation par l’ambassade, obtenir des passeports et, pour ceux arrivant à la majorité, des cartes de séjour.

Durant toutes ces démarches, en l’absence de prise en charge par les pouvoirs publics, il faut les héberger, les nourrir, les accompagner dans leur accès aux soins, à l’éducation, etc.

Nous avons dû créer et organiser un réseau d’hébergements solidaires constitué de bénévoles hébergeant gratuitement ces jeunes, parfois pour une ou deux nuits, parfois pour quelques semaines, parfois pour plusieurs mois.

Des liens forts se créent parfois entre les bénévoles et les jeunes accueillis et certains les parrainent, d’autres deviennent tiers dignes de confiance, quelques-uns allant jusqu’à l’adoption.

Que ce soit un hébergement ponctuel, un accompagnement administratif et social ou de véritables liens affectifs, tous, aidants comme aidés, participent d’une même chaine de solidarité.

Nous ne pouvons, à partir de notre seule action, tirer d’enseignements sur l’ensemble des jeunes exilés arrivant dans notre département car nous n’en accompagnons qu’un petit nombre.

Il est de plus bien difficile de savoir ce qu’ils deviennent. Parmi ceux qui ne sont pas reconnus mineurs beaucoup reprennent leur migration face à l’absence de prise en charge par les pouvoirs publics et face aux entraves administratives et judiciaires auxquelles ils sont confrontés. Nous perdons le plus souvent leur trace. Parmi ceux reconnus mineurs beaucoup, placés après 16 ans, sont apprentis et obtiennent à 18 ans une carte de séjour. Quelques-uns, placés avant 16 ans, obtiennent la nationalité française à leur majorité.

Nous avons tenté d’établir quelques données statistiques à partir de notre action citoyenne menée de 2017 à 2023.

Les prises en charge

L’association Tous citoyens n’a pas de local ni de guichet d’accueil. En comparaison avec d’autres associations, elle accompagne très peu de personnes. Pour autant ces accompagnements sont longs (plusieurs mois et souvent plusieurs années) et requièrent des actions administratives et judiciaires toujours plus complexes.

L’année 2023 a été marquée par une hausse très importante d’arrivées de jeunes exilé-es. Les accompagnements menés concernent en conséquence principalement des primo-arrivants.


Les jeunes exilés :

Les mineurs isolés pris en charge par notre association sont très majoritairement des garçons. Les jeunes filles aidées ont le plus souvent subi des excisions, viols, mariages ou prostitution forcés.

Les jeunes exilés accompagnés par Tous citoyens viennent très majoritairement de Guinée Conakry et de la Côte d’Ivoire, tendance confirmée en 2023 :

 


Les procédures engagées :

Lorsque le Département ne reconnait pas la minorité des jeunes se déclarant mineurs, le seul moyen de faire valoir leurs droits est de saisir le Tribunal Pour Enfants (TPE). Le taux de réussite au TPE de Nice était très bon jusqu’en 2019 puis le Département a contesté ses décisions en appel. Depuis, le TPE de Nice a quasi systématiquement recours à des tests osseux dont nous contestons la fiabilité.

La principale difficulté que nous rencontrons est l’allongement des délais de procédure judiciaire. Le tribunal pour enfants convoque le jeune deux à trois mois après le dépôt du recours et demande, lors de cette première audience, des tests osseux. Une seconde audience a lieu généralement 6 à 7 mois après la requête initiale. Si le tribunal ne suit pas le résultat des tests osseux, le Département fait appel et il faut attendre encore deux à trois mois de délais. La décision finale sur la minorité du jeune intervient en moyenne entre 6 à 8 mois après son recours, ce qui rend d’autant plus difficile la prise en charge des jeunes exilé-es sur une période aussi longue.

Les recours en justice concernent à plus de 95 % des demandes de protection de l’enfance au TPE de Nice, parfois avec passage à la cour d’Appel d’Aix-en-Provence qui, elle, donne quasi systématiquement raison au Département et n’a reconnu la minorité que d’un seul jeune sur 31. Ce résultat interroge sur l’impartialité de cette cour d’appel. Il faut de plus noter une disparité de traitement importante : lorsque le Département fait appel d’une décision de première instance, la cour d’appel d’Aix en Provence audience le jeune rapidement, dans le mois suivant, alors que si c’est le jeune qui fait appel l’audience est fixée au bout de plusieurs mois d’attente.


Les autres procédures concernent des référés au tribunal administratif pour lever des Obligations de Quitter le Territoire Français (OQTF) ou obtenir des délivrances de titre de séjour.

En 2021 le Département a commencé à signaler à la police les jeunes qu’il convoquait pour leur notifier leur fin de prise en charge. Ces jeunes, arrêtés au sortir du rendez-vous à l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), service du Département, se sont vus notifié, à l’issue d’une retenue administrative, une OQTF avec un délai de recours de 48 heures seulement. Nous avons dénoncé publiquement ces pratiques. Le Tribunal Administratif, saisi pour lever ces OQTF, a quasi systématiquement cassé ces décisions.

Depuis 2023 des OQTF délivrées à la frontière se généralisent : le Département a détaché des agents de l’ASE au poste frontière français qui procèdent à des « appréciations de minorités » qui ne constituent pas de véritables évaluations de minorité. Pourtant des OQTF sont délivrées aux jeunes exilé-es avec, là aussi, un délai de recours de 48h seulement. Là encore le Tribunal Administratif, saisi pour lever ces OQTF, a quasi systématiquement cassé ces décisions. A noter que la très grande majorité des jeunes ayant subi une arrestation à la frontière et s’étant vu délivré une OQTF à la frontière poursuivent leur migration et ne restent pas dans les Alpes-Maritimes.


Le devenir des jeunes accompagnés par Tous citoyens

De 2017 à 2023, nous avons accompagné 472 jeunes exilé-es. Nous n’avons plus de nouvelles de beaucoup d’entre eux. Parmi les jeunes dont nous avons eu des nouvelles, un peu plus d’un quart a repris sa migration.


Parmi les 34 % de jeunes ayant tenté leur chance dans un autre département pour être reconnus mineurs et avec qui nous avons pu maintenir le contact, 25 %, soit un jeune sur quatre ont été reconnus mineurs, ce qui démontre la disparité des modalités d’évaluation entre les différents départements.


Si nous tentons de tirer un enseignement global sur l’obtention de la protection de l’enfance, en cumulant les jeunes reconnus mineurs par l’ASE après accompagnement au commissariat, les jeunes reconnus mineurs après un recours au Tribunal Pour Enfant et parfois un passage en appel et ceux qui ont été reconnus mineurs dans un autre département, on constate que 51 % d’entre eux sont placés définitivement et bénéficient de la protection de l’enfance jusqu’à leur majorité.

Ceux dont la minorité n’a pas été reconnue se sont retrouvés à la rue. Des procédures sont en cours pour une majorité d’entre eux, soit au titre de la protection de l’enfance, soit, arrivés à 18 ans, pour obtenir un titre de séjour.


L’accompagnement des jeunes exilé-es en 2023 :

Nous avons, tout au long de l'année, poursuivi notre action en faveur des mineurs que le Département 06 des Alpes-Maritimes n'a pas reconnu comme tels (hébergement, accompagnement pour les soins, l’éducation, l'obtention de documents d'identité, le recours devant le tribunal pour enfants, le tribunal administratif, etc.). L’année 2023 a été marqué par un allongement des procédures judiciaires dans le temps et la grande majorité des procédures engagées en 2023 n’ont abouti qu’en 2024 ou n’ont pas encore abouties.

13 primo-arrivants que nous avons accompagnés ont été évalués mineurs directement par l’ASE.

5 jeunes que nous avons hébergés et pris en charge ont été reconnus mineurs et placés par le Tribunal pour Enfants à la suite de nos recours.

11 de nos protégés ont obtenu leur premier titre de séjour : Alhassane, Amadin, Arif, Bourama, Lamin, Momo Mayeni, Salman, Souleymane, Souleymane Tarek Aziz, Tiemoko, Younoussa.

Cette année encore nous pouvons nous réjouir de la réussite scolaire de certains jeunes que nous avons accompagnés. Ainsi de Souleymane qui a obtenu la médaille d'or départementale du meilleur apprenti maçon ! Il a représenté les Alpes Maritimes au niveau régional, à Marseille, où il a obtenu la médaille d'argent.

Au total 17 jeunes ont par ailleurs obtenu leur CAP et avancent maintenant dans leur vie professionnelle :

  • Alboumarak Oumar, C.A.P. maçonnerie
  • Abou, C.A.P. boucherie
  • Abdoull Rahem, C.A.P. carreleur mosaïste
  • Adama, C.A.P. métallier
  • Alfred, C.A.P. ébénisterie
  • Aristide, C.A.P. menuiserie verre et aluminium
  • Assael, C.A.P. boulangerie (Lyon)
  • Ibou, C.A.P. boulangerie (Digne)
  • Jean-Marie, C.A.P. pâtisserie (mention complémentaire au CAP boulangerie de 2022)
  • Lama, C.A.P. menuiserie verre et aluminium
  • Moussa, C.A.P. électricien (Blois)
  • Oumar, C.A.P. menuiserie - aluminium
  • Rokib, C.A.P. cuisine à Cannes
  • Seydou, C.A.P. boulangerie
  •  Sidiki, C.A.P. applicateur de revêtement
  • Souleymane, C.A.P. maçonnerie, médaille d'or des apprentis des Alpes-Maritimes, médaille d’argent des apprentis Région Sud.
  • Souleymane Tarek Aziz, titre professionnel agent de maintenance des bâtiments.

 

Cependant, en 2023, nous avons dû faire face à de nouvelles pratiques discriminatoires :

- Le non-accueil des mineurs primo-arrivants par le Département 06 : fin août- début septembre a eu lieu un afflux particulièrement important de jeunes se déclarant mineurs et demandant la protection de l’enfance. Comme dans les Alpes-Maritimes les autorités imposent de se rendre au commissariat Auvare à Nice pour obtenir la protection de l’enfance, l’imprévoyance du Département et l’absence de structures d’urgence ont fait que le commissariat a été débordé. Nous avons recensé près de 200 jeunes ayant subi un refus de guichet à ce commissariat. Des dizaines de jeunes ont dû dormir dans la rue dans le jardin proche du commissariat. Alors que jusque-là nous ne faisions qu’accompagner des jeunes dans la durée, face à cette situation, nous avons dû mettre en place un accompagnement d’urgence (repas, couchages, soins...). Nous l’avons fait solidairement avec d’autres associations en créant un dispositif et une coordination : Secours populaire, Secours catholique, CIMADE, Restos du cœur. C’est l’aspect positif de ce moment difficile.

- Les Obligations de Quitter le Territoire Français (OQTF) délivrées à la frontière : grâce à une convention passée entre le Département 06, le procureur et le préfet, le Département a détaché des agents de l’Aide Sociale à l’Enfance directement à la frontière pour réaliser des « appréciations de minorité ». Le jeune intercepté par la Police Aux Frontières (PAF) est immédiatement « apprécié ». Si cette « appréciation » (qui ne repose sur aucun texte de loi) est négative, le jeune est aussitôt remis à la PAF qui le remet à la rue après lui avoir délivré une OQTF. Il a seulement 48h heures pour trouver un avocat et la contester. Nous avons donc dû mettre en place avec nos avocates une procédure d’urgence.

- La traque des migrants, l’église du Voeu : nous avons aussi dû également faire face à la volonté du maire de Nice de faire évacuer le campement que des exilés établissent chaque nuit sur le parvis de l’église du Vœu. Pour les mineurs qui s’adressent à nous, c’est souvent un sas pour les premières nuits, avant qu’ils décident, en fonction de leur situation, s’ils vont continuer leur migration ou rester à Nice, et avant que nous puissions leur trouver un hébergement. La tentative du maire de faire évacuer le lieu a échoué et, afin de se prémunir de nouvelles tentatives, une coordination et une veille sociale hebdomadaire a été mise en place grâce à l’action commune du Secours catholique, de la Cimade, de la Délégation aux solidarités du diocèse des Alpes-Maritimes, de la Pastorale des migrants, de la communauté Sant’egidio (qui assure tous le matins les petits-déjeuners à l’église du Vœu), et de Tous citoyens ! Il s’agit de faire le point des besoins des personnes qui trouvent ici refuge, et, particulièrement pour nous, ’'y identifier les mineurs qui ont besoin de notre aide.

Plus que jamais, notre mot d'ordre prend tout son sens : "Aider, c'est résister"

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