14 juillet : commémorer ne suffit pas
Le 14 juillet 2026 nous allons
commémorer les 10 ans de l’attentat de Nice du 14 juillet 2016.
Commémorer, c’est se souvenir
ensemble, partager une mémoire commune qui nous lie et nous relie. Commémorer
le terrible attentat du 14 juillet 2016 permet d’honorer les 86 victimes
disparues et les très nombreux blessés, de reconnaitre les souffrances
physiques et psychologiques des survivant-es, des familles et des proches. Commémorer
permet de transmettre la mémoire du drame, de l’inscrire encore davantage dans
notre histoire collective. Commémorer permet de réaffirmer nos valeurs
démocratiques, le refus de la violence et du terrorisme.
Pourquoi, dans ces conditions,
commémorer l’attentat de Nice devient-il chaque année de plus en plus
difficile ?
A Nice, à la douleur de
l’attentat s’est ajoutée une douleur liée à des faits post-attentat. Et de ces
faits est né un besoin grandissant de vérité. Les 10 ans de l’attentat de Nice
sont en réalité 10 ans de silences coupables, 10 ans d’absence de transparence,
10 ans d’absence de courage, 10 ans d’absence de vérité.
14 juillet, défaite nationale
Nice a connu un double
traumatisme : le drame du 14 juillet 2016 et l'indignité de l'après 14 juillet.
Quelques heures à peine après le drame, des polémiques indécentes entre le
maire de Nice de l’époque, Christian Estrosi, et le ministre de l’Intérieur de
l’époque, Bernard Cazeneuve, se déversaient dans les médias, chacun accusant
l’autre pour ne pas porter la responsabilité de la faiblesse du dispositif
policier. Après l’abject voyeurisme médiatique, l’écœurante panoplie de la
démagogie et de la récupération politicienne s’est déployée à Nice sans la
moindre retenue, sans le moindre respect pour les victimes.
Puis vint l'impossible minute de
silence du 18 juillet 2016. Alors qu’après les attentats de 2015 à Paris
l’unité et la dignité étaient visibles par tous, il a été impossible, à Nice,
de respecter ne serait-ce qu’une simple minute de silence en hommage à nos
morts : en plus des huées à l’attention des politiques, les invectives
racistes et islamophobes ont fusé de part et d’autre de la Promenade des
Anglais où près de 42 000 personnes s’étaient rassemblées.
Puis vint le déchainement
islamophobe, les violentes polémiques d’août 2016 sur le burkini,
l’amplification de l'hystérie collective autour de l’islam, exutoire cruel à
notre impuissance collective à lutter contre le terrorisme.
Et, enfin, le premier hommage aux
victimes en octobre 2016 fut un hommage privatisé sur la colline du Château,
excluant les Niçoises et les Niçois appelés à suivre l’hommage… à la
télévision.
Dispositif de sécurité
Les 10 années qui ont suivies l’attentat de Nice sont 10 années d’attente que la vérité soit faite, en vain. 10 longues années et tant de questions sans réponse concernant :
- Les nombreux repérages préalables du terroriste
- L’absence de blocs bétons ou de véhicule permettant d’empêcher le camion de passer sur le trottoir de la promenade des Anglais
- Le nombre réel d’effectifs de police,
- Les pressions exercées et les médailles remise à des policiers qui n’auraient pas été présents sur les lieux le soir du 14 juillet pour faire croire que les effectifs de police nationale étaient suffisants ce soir-là.
Lors des audiences du procès des
complices de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, en octobre 2022, de nombreux éléments
sont venus attester de l’insuffisance du dispositif de sécurité. Retenons, entre
autres, l’absences d’unités mobiles, mobilisées pour accompagner un déplacement
de François Hollance à Avignon et l’épuisement des forces de l’ordre par
l’événementiel permanent avec la pose réglementaire de jours de récupération.
La tenue d'un second procès
judiciaire sur les failles du système de sécurité et les responsabilités
afférentes est indispensable. Ce deuxième procès est une nécessité pour les
familles et proches des victimes mais elle l'est aussi pour l'ensemble des
Niçoises et des Niçois, et bien au-delà.
La menace terroriste ne peut être
écartée. Même si aucun dispositif de sécurité ne peut prétendre à 100 %
empêcher un attentat, il faut tirer les enseignements de l'inefficacité du
dispositif mis en place le 14 juillet 2016 à Nice. Et, plus encore que le
dispositif lui-même, c'est la conception de notre politique sécuritaire qui est
en jeu.
Prélèvements d’organes
Comble de l’abject, paroxysme de
l’atroce : des prélèvements d’organes ont été effectués sur les corps de
victimes sans le consentement des familles et sans même les en informer.
Si certains ont pu penser qu’il
s’agissait de prélèvements effectués pour des dons d’organes, il n’en n’est
rien.
En 2018, la mère d’une enfant de
12 ans tuée dans l’attentat découvre dans un procès-verbal de mise sous scellés
que des organes ont été prélevés sur le corps de sa fille. Lors du procès
d’octobre 2022, l’ancien directeur de l'institut médico-légal de Nice, Gérald
Quatrehomme, a reconnu que des organes avaient été prélevés sur les corps de 14
victimes, dont 4 enfants. Lors de ce même procès l'ancien procureur
antiterroriste François Molins a estimé que le choix fait par les médecins
légistes de prélever l'entièreté des organes de certaines victimes "ne se
justifiait pas" et relève d’une « forme d’excès de zèle ». La
majorité des familles concernées n'a pas été informée de ces prélèvements et
certaines l'ont appris à l'audience.
Au total, 173 organes auraient
été prélevés, dont le bloc utérin d’une enfant de 6 ans. L'identification des organes
a été rendue impossible en raison de l'état de conservation des organes dans le
formol, qui, avec le temps a altéré les tissus. Des tests ADN ont dû être
réalisés pour restituer les organes aux familles mais ils n’ont pas été
concluants. Des organes ont été restitués aux familles sans que celles-ci
aient la garantie qu’il s’agisse bien des organes de leurs proches.
Cette pratique choquante,
aberrante, a-t-elle fait la « Une » de la presse nationale ? Les
responsables ont-ils dû s’expliquer publiquement ? Y a-t-il eu une enquête
judiciaire ? Y a-t-il eu, au moins, une enquête parlementaire ?
Rien, silence radio.
Ce que la France doit aux victimes
De nombreuses victimes et
familles de victimes expriment dans la presse un sentiment partagé. Oui,
commémorer est nécessaires et même indispensable. Pour autant elles ont souvent
le sentiment de servir de faire-valoir à des personnalités politiques, d’être
convoquées pour des séquences médiatiques d’émotions mais d’être tenues à
distance de tout ce qui pourrait faire émerger la vérité.
Les victimes de l’attentat de
Nice ont été plus que malmenées. Beaucoup ont le sentiment d’avoir été « triées »,
« classée » ou déclassées » face à la question des
indemnisations.
Les victimes et familles de
victimes musulmanes ou supposées l’être ont subi des invectives et une forme de
« double peine », sous le coup d’une assignation identitaire les
ramenant sans cesse à l’islam.
Les familles ayant assisté au
procès à Paris, en 2022, ont dû faire l’avance des frais puis ont dû batailler
pour être intégralement remboursées.
Et que dire des familles confrontées
aux prélèvements d’organes abusifs, sans information, demande de consentement,
ni accompagnement par la suite ?
On parle sans cesse de
résilience, mais comment entrer dans un processus de résilience dans ces
conditions et tant qu’autant de questions restent sans réponses ?
Les présidents, les
gouvernements, les parlementaires et les maires sont garants de la continuité
de l’action des pouvoirs publics.
Comment les gouvernements et les
maires successifs osent-ils commémorer chaque année l’attentat de Nice sans
avoir fait toute la vérité sur le dispositif de sécurité du 14 juillet
2016 ?
Comment les gouvernements
successifs osent-ils commémorer chaque année l’attentat de Nice sans avoir fait
toute la vérité sur les prélèvements abusifs d’organes et sans avoir présenté,
au nom de la République française, des excuses solennelles aux familles ?
Comment nous, victimes, familles
de victimes, simples citoyennes et simples citoyens irons-nous commémorer
l’attentat de Nice dans ces conditions, sans avoir aucune réponse à l’ensemble
des questions posées ?
L’attentat du 14 juillet 2016 a été et reste pour notre ville une terrible
épreuve et un immense traumatisme. De nombreuses personnes, qu'elles soient
niçoises ou venues d’ailleurs, ont été frappées dans leur chair. Beaucoup en
portent les stigmates, tant physiques que psychologiques. Leurs revendications
sont légitimes et doivent devenir nos revendications, collectives et
citoyennes.







